Il y eut le jour d’après. Celui qui commença tôt, avec deux croissants et demi, un chocolat chaud, un ami, et un parapluie dégoulinant, dans un bistrot place de la Madeleine. Il y eu la marche tranquille sous la pluie, de la Madeleine aux Arts et Métiers, la recherche calme d’une boulangerie (pour les cookies), et d’un magasin bio (pour les yaourts à la crème de marron et les clémentines de Corse), et le second petit déjeuner, beaucoup plus tardif. Il y eut les quelques courses en flânant, du brocoli et de la patate douce pour faire de la purée aux petites. Il y eu l’après-midi au 522, déserté depuis six mois et soudain aux allures de ruches, et deux heures de calcul pour trouver un exercice qui tombe juste pour leur partiel, les discussions, le sentiment d’après. Il y eu le retour à l’appartement, les éternels problèmes sur la ligne B, l’attente patiente en discutant. Il y eu la purée brocoli-patate douce, l’attente, le bus, les lumières, la gare, l’homme du train en éternelle chemise à manches courte malgré la neige et la petite tête encagoulée. Le luxe oublié de dépenser son temps sans compter.

 

Il y eut le week-end d’après, le pire de l’année peut-être. Ce neveu ou cette nièce qui ne le deviendra jamais, et cette difficulté, en même temps, à le pleurer, parce qu'en quelques jours on n'a pas eu le temps de le considérer comme une personne vraiment. Ces quarante voix qui effacèrent un an de travail acharné et de nuits blanches, les nuits fiévreuses, les six heures de conduite dans le vent,la neige, et lanuit, les yeux rivés sur les phares de la voiture de devant qu’il ne fallait surtout pas perdre, les tremblements de l’héroïque petit passager arrière, les urgences, la courte nuit.

 

Il y eut quelques jours d’accalmie, le temps de mille petites choses mises en consigne : dégivrer son congélateur ; réparer les jouets cassés ; passer l’après midi au coin du feu avec l’amie maman enceinte de 8 mois dont le mari est en Afganisthan, sans se soucier du travail en retard ; se regarder enfin dans la glace, ne plus supporter ses tifs, faire enfin un hénné, et même prendre rendez vous chez le coiffeur, première fois depuis 2 ans, même si c’est pour psychoter sur la chaise et lui demander de changer un peu tout en ne changeant rien et de ne surrrrtout pas couper plus de 5cm…et ressortir avec la frange ; racheter des collants, un sous pull, faire les 15 ourlets en attente, constater que la garde robe familiale a doublée dans l’affaire et se demander si les matins seront un peu moins difficiles en sachant quoi se mettre sur le dos ; compter ses balles de jonglage, en se disant qu’il faudrait s’y remettre; apprendre les paroles de pirouette, cacaouette, de la mère michel, et de compère guilleri pour arrêter de la flouer avec des lalala dès la deuxième strophe ; apprendre à les jouer au piano. Donc dépoussiérer le piano, l’ouvrir, jouer, la laisser tapoter  ; lui donner des ordres en surveillant la cagoule blanche qui tangue dans le chemin. Les jacinthes, j’aime moins, dans le coin en bas a gauche. Les tulipes, je préfère, sur la terrasse, devant la haie ;g lisser des dicos sous les plantes vertes qui sont en train de dépérir depuis qu’on a remis le chauffage par le sol en route ;lire le mode d’emploi de la nouvelle (d’il y a 6 mois) machine à laver. Apprendre à vider le filtre, laver à fond le bac à détergent. S’apercevoir qu’en fait il faut diluer l’adoucissant dans de l’eau chaude pour ne pas boucher le compartiment (si, j’ai des balles de lavage, mais non, ça ne suffit vraiment pas. Et le bicarbonate de soude non plus. J’aimerais bien, notez, parce qu’à plus de 3 euros le bidon d’adoucissant bio…) ; aspirer la cave, la voiture. Essayer d’en faire un espace un peu agréable puisque j’y passe tant de temps. Prévoir l’eau, les petits morceaux de bois aux huiles essentielles, le CD de comptines, aller chercher à la bibliothèque les livres audio de la vingtaine d’aller retour d’ici Noël. Se dire que Jeanine Boissard, c’était vraiment pour les vieux, que c’était une super version de Voyage au Centre de a Terre, qu’il faut réessayer du Jules Verne, et que tient, Vipère au Poing, ca fait longtemps, j’étais en 5e je crois, je suis bien tentée de remettre ça.

 

Puis il y eut le constat. Rien, vraiment rien n’avait changé. C'était même plutôt pire. L’urgence, les partiels, les réunions, les sujets, l’emploi du temps du second semestre, l’incohérence avec les possibilités de crèche, les suppliques, les négociations, l’espoir, les deceptions, les négociations, encore et encore. La difficulté à réunir les pièces pour le dossier de qualif, l’ouverture inquiète de la boite aux lettres  -vide de ces dossiers tant attendus-, les heures passées au téléphone, le PV égaré quelque part entre le service des thèse et le service des diplômes, le président du jury pas pressé, la lettre d’acceptation de l’article jamais reçue, tous ces blogs, ces témoignages sur le parcours du combattant, la précarité, l’absence de postes, les manipulations des comms de spé. La neige, le verglas, les mains engourdies par le dégivrage, la nuit le matin, le soir, tout le temps. L’absence surtout, la maison vide, bien trop grande pour deux, qu’on essaie d’égayer en écoutant Bing Crosby parce qu’il parait que c’est bientôt Noël et que nos cœurs doivent être à la fête. Le vide plus grand encore une fois qu’elle est couchée, et qu’on essaie d’enfouir derrière un écran lumineux, derrière la vie des autres, celles des séries, celles des blogs. La place qui reste vide, sur son manteau, là ou il faudrait accrocher la médaille qui devrait être décernée aux femmes de militaire, le déménagement, dans 6 mois à l’autre bout de la France. Certain oui, mais absolument certain.? Mutation interacadémique? Pas de mutation, trop risqué, avec l’armée on ne sait jamais. La rhino, la bronchite, et encore la bronchite. La fatigue, la fatigue et encore la fatigue.

 

Et puis il y eut ce matin. Un lit soudain trop petit pour les habitudes prises, les tiraillements des retrouvailles en voie d’apaisement, un rayon de soleil, enfin, le petit chemin caché qui ne pouvait être découvert qu’en marchant au pas d’un enfant de treize mois, les deux chevaux, les trois biquettes, et les 15 moutons. L’odeur du sablé à la châtaigne, une belle assiette, le bruit de ses pinceaux, de son jeu dans le bureau. Qui ne règle rien de cette course sans fin. Mais qui laisse espérer 3 semaines de présence, et une trêve ou on sa croix quelques précieux jours, s’assoit au bord du chemin et regarde.... et s'aperçoit qu'il est docteur.

 

  

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