Mowgli Nomade

Etats d'âmes d'une maman thésarde, petits pas vers un mode de vie plus simple et plus ecologique.

24 janvier 2009

Apocalypse

D'abord l'effroi, le dimanche matin. exercice, Libre**ville, appareil, crash, mort. L'incompréhension. L'impuissance. Pas de coup de fil, peur de déranger, on est proche, certes, mais pas assez proches. Un mail court, de toute façon que dire face à cela. Puis l'attente, les soirées pas vraiment vécues, passées dans cet ailleurs, à se demander ce qu'elle peut être en train de faire, de penser, de pleurer. A penser aux petits. Quelques échos. Aéroport, cérémonie, dur. Puis l'annonce de la date fatidique, le surlendemain. Recherche frénétiques sur internet, coups de téléphone tardifs, c'est loin, derrière Toulouse, samedi matin. Ce sera le train de nuit, via Paris pour déposer le chtig à la belle soeur bien gentille. Les bagages, les élèves, les dernières copies, la course, le vent déjà, ce vendredi, dans l'Est. Le premier train arrêté de longs moments en pleine voie, le temps de correspondance qui s'évapore, le TGV qui attendra, l'écharpe, le noeud, vite, le métro, le pyjama, le diner, vite, vite, le train de nuit. Le train qui tangue sous les rafales, les méninges qui ne veulent pas s'assoupir, qui « anticipent » dans un vain effort pour rendre l'épreuve moins cruelle. Je ne vois aucune raison de ne pas pleurer ni de m'en cacher. Aucune circonstance atténuante, pas de « il a eu une belle vie », « il souffrait tellement, il ne reconnaissait plus personne », rien que de l'injustice, de la colère brute. L'impuissance, encore, de ne rien pouvoir pour elle, déjà si bien entourée. L'appréhension du visage de ses enfants, de ce caillou posé sur le coeur, la perspective de passer le long voyage du retour à étouffer ses pleurs dans ces trop étroits sièges de seconde classe. Surtout ne pas faire de bruit, ne pas susciter les « ca va? » polis de la compatissante dame aux cheveux blancs assise côté couloir.

Mais alors qu'en arrivant à Matabiau à 6h40 je lève négligemment les yeux sur le tableau des départs pour voir si mon retour est déjà affiché, je comprend que rien ne se passera comme prévu. Tout le trafic est suspendu. Mon train fut le dernier à passer Bordeaux. Pourtant, dans les rues, le vent ne semble pas si fort. Bien moins qu'à Nancy la veille, ou les panneaux de signalisation étaient agités de tremblements épileptiques. La voiture est basse, elle tient bien la route. Je vois bien que les arbres qui bordent le périphérique s'agitent frénétiquement, nous captons des brides d'information à la radio, mais on parle de Bordeaux, du bassin d'Arcachon, de Biarritz. Pas trop d'ici. Et puis, au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans la campagne, un arbre couché sur le bas côté, puis deux, puis trois, de plus en plus gros. Des troncs sciés pour laisser passer les voitures, des dizaines de poteaux téléphoniques arrachés, des fils qui pendent. Des routes de plus en plus désertes, et soudain, une dizaine de voiture qui se suivent. Dans le sens inverse. La voiture de tête est une voiture de gendarmerie. Ils reconnaissent les uniformes, nous annoncent que la route est barrée, chute d'arbre, il faut faire le tour, suivez le convoi. Nous arrivons enfin au village. Jusque loin dans les champs, les rues sont bordées de voitures. En ouvrant la portière, je réalise. Je peux à peine tenir débout. Le bruit du vent est assourdissant. L'église est pleine, nous ne pouvons entrer. Nous sommes une cinquantaine dehors. Certains vont s'abriter à la mairie. Nous resterons là, nombreux, debout sous le porche, après avoir vérifié que ni toit ni arbre n'est à porté de tête sur cette place dégagée, en proie aux hurlements, au froid,à la pluie, sans faire un pas, n'entendant que de lointaines bribes de chorales, la fin d'un Notre Père, le début d'un éloge funèbre. Sans bouger, avec la certitude d'une bronchite prochaine. Stoïcisme absurde, geste plein d'impuissance de tous ceux qui veulent dire un adieu par cet acte parfaitement inutile et qui pourtant, en ressentent la profonde nécessité. Avec tous ceux là je ne bouge pas, transie dans mon manteau trop léger. Je redoutais mes larmes, mais le vent les assèche. Je redoutais les hurlements de mon cœur et voici que ceux du ciel les couvrent totalement, voici qu'au dehors se reflète la fureur que nous portons tous au dedans depuis 6 jours. Je refuse de bouger. Aussi parce que je n'ai même pas pu entrapercevoir son visage, et que je veux la voir, même si elle ne saura surement jamais que je suis venue pour lui, pour elle, pour eux, comme pour vérifier qu'elle est encore debout, qu'on la porte, qu'on la soutient. L'assistance reflue et soudain elle est là droite, si jeune, sans les enfants, une bougie a la main, ses larmes se mêlant à ses cheveux éclaircis par 18 mois d'Afrique. Après tout va très vite. La porte du cimetière juste en face, la foule qui reste après qu'elle soit ressortit, je ne comprend pas immédiatement que le cercueil reste hors de terre un moment pour que nous puissions individuellement lui rendre un dernier hommage. Je suis restée à l'écart, dans l'ombre, gauche, proche, surement, mais pas assez proche, sans doute. Son regard me projette dans la lumière. Le monde s'est effondré et pourtant elle a ce regard pour chacun, cette attention. Ce regard qui me dit que ma présence compte pour elle. Son étreinte, nos larmes, ces quelques mots à mon oreille, couverts par la tempête, je ne saisis que la fin « et maintenant il faut que je sois forte ». Je balbutie qu'elle est si forte, que nous serons là toujours, et pas qu'en mots. Et déjà d'autres se pressent.

Nous courons à la voiture, transis, dans un état second. Nous comprenons enfin que nous sommes au milieu d'une alerte rouge, qu'il et inutile de retourner à la gare de Toulouse, qu'il n'y aura pas de train. Nous sommes à devoir absolument regagner Paris, pourtant. J'y ai laissé mon enfant, et j'ai plus que jamais envie de la serrer fort contre moi. L'homme doit regagner l'Alsace au plus vite, en voiture, avec les bagages de nombreux camarades. Il nous déposera à Lyon, de toute façon la route est bloquée à Bordeaux, et on annonce de la neige à Clermont. Le silence dans l'habitacle fait curieusement écho au chaos du dehors. La frustration est palpable. Nous pensions assister à un dernier hommage, à avoir le coeur lourd et les joues humides. Nous avons plutôt l'impression d'avoir passé deux heures dans une machine à laver, ou en plein pôle nord au coeur du blizzard dans la nuit, nuit rapidement entrecoupé d'un éclair de triste lucidité, d'un sentiment de manque, de culpabilité inexplicable d'être toujours là, nous. La voiture, basse, spacieuse et stable, amortit le bruit et les secousses, si bien qu'elles nous parviennent dans les bulletins météo que la radio crache à intervalles réguliers plutôt qu'au travers de nos sens directement. Nous observons les arbres qui se couchent complètement a travers la vitre, mais c'est comme si le son était lointain. Vers Montpellier, le vent se calme brusquement, remplacé par du brouillard et de la pluie, auxquels s'ajoute l'ombre. Comme si, en un instant, nous avions soulevé une tenture et pénétré dans une pièce enfumée, ou franchi un niveau au cœur d'un jeu vidéo. A 19h nous sommes à Part Dieu, sur le quai, billets en poche, emplis d'un sentiment d'irréalité, comme au cœur d'une ville fantôme parcouru d'un vague bruissement et de lumières qui perçent à travers le brouillard humide. A 21h30 je descend du 91 et dévale le boulevard Montparnasse. Les couples flânent tranquillement à la recherche d'une carte alléchante, les groupes d'ados déboulent devant le Bretagne ou ils se sont donnés rendez vous pour Twilight. Tout est si calme, si silencieux, à milles milles du chaos et du mugissement sur les routes et dans les gares d'Aquitaine, les foyers privés d'électricité, à milles lieues aussi de du fantomatique brouillard lyonnais. J'ai traversé le pays 3 fois en 24 heures, et j'ai le sentiment d'avoir vécu l'apocalypse et de revenir du pays des brumes. J'en ressort amputée et augmentée à la fois, et je comprend alors que l'un ne compensera jamais l'autre, que les deux coexistent désormais éternellement en moi.

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07 janvier 2009

Soldes

« Il y a cette veste courte, sorte de boléro rouge à manches longues en velours imprimé de grosses roses rouges. Je l’aimais de ressembler à un tissu d’ameublement cossu, mais une fois que je l’eu acheté je trouvai qu’il cassait ma silhouette et je ne l’ai jamais mis. Jamais. Gaspillage, dépense immodérée. Si je ne l’ai pas mis c’est que j’avais suffisamment d’autres vestes et gilets. C’est cela être dans le superflu. Une certaine robe marron de mon adolescence dans laquelle j’avais l’air d’une orpheline, j’avais dû l’user jusqu’à la corde. Un lainage aussi : coquille d’œuf. Et un manteau réversible popeline et velours….

Mais entre ces vêtements supportés comme des erreurs et aujourd’hui où je n’ai mis ni le boléro de velours, ni cette jupe grise qui s’est mitée sans avoir été portée, je suis devenue riche. Riche, cela commence très vite, là par exemple, à ces achats de vêtements qu’on ne portera pas, à ces choix chez le boucher ou chez le marchand de fruits sans demander le prix à l’avance. Après avoir demandé : « Combien ?», ma mère se détournait parfois d’une denrée ou d’un tissu."

Marie Rouanet, Douze Petits Mois, Desclée.

05 janvier 2009

Le bout de son nez

Je n’ai jamais trop compris la tradition des vœux du nouvel an. Ni souhaiter plein de bonnes choses à ceux qu’on aime (pourquoi juste ce jour là si c’est un moyen de leur dire qu’on pense à eux), ni même réfléchir à ses propres « souhaits » et « résolutions » pour la nouvelle année.

Peut-être parce que le passage du 31 décembre au 1er janvier n’évoque rien pour moi, ne rythme pas ma vie.

Peut-être parce que je suis prof, et que c’est plutôt fin août-début septembre que le bilan s’effectue, que l’ardoise de l’année précédente s’efface et que l’on pose de nouvelles bases pour « l’année » à venir. Parce que souvent, le statut professionnel, le lieu d’enseignement, le lieu de vie, l’emploi du temps du conjoint et des enfants changent à ce moment là.

Peut-être parce que je suis « du sud » et que j’ai tant de mal à supporter cette période de l’année. Il me semble si incongru de se réjouir et de voir loin en cette période de nuit permanente et de froid extrême. Bien sûr, en faisant la tournée des blogs, je lis ces vœux que mes voisins se font à eux-mêmes et je deviens capable de concevoir ce que je pourrais « souhaiter » pour 2009, la santé pour tous, un deuxième enfant, un époux plus présent (Armée, si tu me lis….), un poste de MCF (on peut rêver, hein, il parait que c’est Le moment de l’année ou on peut rêver, alors…) un déménagement pas trop fatiguant et des repères, là bas, en pays palois. Mais cela reste abstrait, lointain, dénué de sens aussi. Tout ce que m’évoque le premier janvier, c’est le début de la pire période de l’année, celle qui sépare les fêtes du jour tant attendu ou il fera « jour » une heure de plus et ou les risques de neige et de verglas commenceront à s’évanouir. Celle de la fatigue, des cernes, du teint blanchâtre, des réveils amputés par les aller-retours prudents à effectuer sur la pente et le dégivrage à la lueur du lampadaire, la peur de ne pas pouvoir rentrer à cause de la météo, de ne pas pouvoir aller la rechercher à temps à la crèche, le léger frisson permanent, l’impression d’avoir les os trempés, la tentation constante de se jeter sur le canapé sous un plaid ou sur le lit sous la couette et de ne plus en sortir, jamais, le risque du relâchement de la conscience professionnelle. Et cette année, la solitude, encore. Pour deux mois. Ne pouvoir compter que sur soi, habiter dans cette maison bien trop grande pour un adulte et un enfant. 

Alors, depuis le premier janvier, je me prépare à tenir un siège. La maison est à peu près ordre, je suis venue à bout du panier après 5 lessives (joie des retour de vacances), et le marathon cuisine de samedi a produit du bon et du moins bon, et j’espère un peu de soleil dans mon assiette les jours à venir

quotidien

Un cake tomate-basilic-mozza (trop de purée de tomates, consistence un peu molle, mais c’est bon).Un cake à la patate douce (raté. Pas assez de sucre du tout. J’ai du me tromper en recopiant la recette). Un cake à la banane (excellent. Vraiment l’aliment doudou de l’hiver). Une tarte échalottes-chèvre (excellent également. J’aime beaucoup les échalotes, je devrais en cuisiner plus souvent). Des portions de haché de bœuf aux herbes (pratique, facile à congeler, et une bonne solution quand on n’aime pas la viande comme moi). Une purée celeri-bleu d’auverge pour aller avec (miam. Le celeri est un petit nouveau dans mon assiette. Bien que ce soit un classique.   J’attends de le goûter en crudité, pour sortir un peu des sempiternelles (mais délicieuses) salades d’endives qui accompagnent tous les plats depuis un mois (je n’aime pas trop la verdure) Il faut que j'essaie le chou rave et le chou rouge, mais un chou pour moi toute seule, ça fait beaucoup). Des portions de haché crevettes-petits pois-asperges (en boite) : pas encore goûté la purée cocos plats-bœuf et celeri-jambon, compotes pommes-coings et pommes-poires pour le chtig.

J’essaie de cuisiner un peu de saison, mais pas que. Ces deux mois difficiles, il me faut de la vitamine, de la couleur et de la joie sous les papilles. J’ai fait le plein de clémentines corses et de pamplemousses pour les matins difficiles. Beaucoup de nouvelles recettes, inspirée des 10 jours que j’ai passé chez bonne maman qui possède l’intégrale des œuvres de Sophie. 

 

Il est parti hier déjà, et déjà mes plans de guerre, de résistance sont mis en échec. Chaque geste devient compulsif, le grignotage du soir comme la recherche d’une idiote comédie américaine à se mettre sous les yeux pour oublier, je ressemble à un vieux 33 tour rayé. Le chtig s’est réveillé au milieu de la nuit, et après 1h30 de hoquetages et de pleurs, n’a consentie à se rendormir pour quelques heures que dans le lit parapluie à poste dans ma chambre. Une première, elle dont les nuits sont si paisibles habituellement. Et ce matin pour le retour à la crèche, elle ne voulait pas lâcher ma main. Elle a bien supporté l’absence de son papa jusqu’à présent. Mais maintenant ? 

Je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez. Et tout ce que je suis capable de me souhaiter, c’est assez de chaleur et de lumière pour compenser le froid et la nuit, dehors. Tenir deux mois. Après, on verra.

 

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Ce matin, vers 10h00

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01 janvier 2009

Douze Petits Mois

"Du matin du 26 décembre au soir du 6 janvier, il y a douze jours.

Même si l’exactitude astronomique nous dit que non seulement la lumière diurne a cessé de décroître, mais qu’elle avance d’un saut de coq, l’impression reçue de ces jours est celle d’une nuit immobile où l’on cherche en vain les signes de remontée vers la clarté. Il faudra un moins avant qu’on ne la perçoive….

Est-ce pour cette raison –demeurer dans le mystère de l’ombre – que l’on attribue à ces jours des dons divinatoires ? On les appelle : les douze petits mois.

Dans les campagnes ou la météorologie était si importante on croyait que ces jours privilégiés des ténèbres annonçaient les temps du ciel pour l’année à venir…Le jour de Noël on déposait sur la cheminée douze coupelles d’oignon…et l’on surveillait l’évolution…..

Au lieu de cela il me vint l’idée, du 26 décembre ou 6 janvier de tendre non plus les transparentes écuelles de l’oignon…, mais mon regard, de l’offrir à toutes les nuances des heures, aux paroles, aux menus évènements, au temps qu’il ferait bien sûr, non certes pour le prédire mais comme matière à réflexion, sorte de miroir pour songer à sa vie afin d’avancer vers le dépouillement nécessaire. Je pris aussi la décision de me défaire en chacun de ces jours d’objets significatifs, symboliques de moi….

Car c’est à la nudité qu’invitent ces jours courts de la nuit hivernale. Quand le temps est si serré qu’il est crépusculaire, quand les aubes sont de givre et les soirs de glace dès que le soleil a chu, quand les arbres sont graciles, les jardins déserts, les champs labourés, les haies presque effacées, on va droit au centre. Au centre des buissons, au centre de la maison, au centre de soi. C’est le temps du silence et du feu. Une pensée nait au bord du vertige de cet arrêt dans la nuit……

C’est le seul moment de l’année où l’on voit au cœur des fourrés, où le regard pénètre jusqu’au sol pauvre et pierreux….

La lumière qui m’émeut le plus est celle de ma maison. Je m’éloigne parfois, exprès, et j’avance lentement vers elle pour faire durer le plaisir. …

J’écoute le silence. Me voilà décantée comme l’eau des flaques, nue comme le paysage.

Pour quelle lumière à laquelle je dois me faire transparente ?"

Marie Rouanet, Douze Petits Mois, Litterature Ouverte, Desclée de Brouwer.

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Posté par mowgli nomade à 22:24 - Dégraissage difficile - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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