Longtemps elle fut signe de silence et de paix. Mes grands-parents avaient un chalet dans les Hautes Alpes, un vrai tout de bois avec une grosse cheminée en pierre, une solide table en bois recouverte d'une nappe à carreaux rouges sur laquelle nous dégustions la tarte du Champsaur et les tourtons avec un bon chocolat chaud en rentrant du ski. Alors quand il neigeait, la seule questions pour nous enfants qui ne conduisions ni ne ravitaillions était de savoir quand les parents nous laisseraient sortir pour aller faire des bonhomme de neige et de la luge, quand, dans le grand silence blanc d'après la tempête, nous pourrions traverser des champs entiers en n'entendant que le crissement de nos après-ski, pas même un souffle. Nous écrasions nos nez contre la vitre, ou bien, luxe ultime, nous allions nous pelotonner dans les vieux fauteuils en osier sur le balcon qui bordait toute la maison à l'étage pour voir tomber la neige, bien abrités, puis nous rentrions nous mettre au lit avec une BD. Je me souviens de cette insouciance en les regardant toutes deux attendre une accalmie pour aller gouter la neige et nourrir les oiseaux.

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Plus tard, en Alsace, elle est devenue une donnée de mon environnement. Elle était attendue sans être une menace, puisque les particuliers et les collectivités étaient bien équipés. Bien sûr, il y eut un retour épique de Paris, 7 heures d'autoroute seule avec un bébé sans trève parce que je savais qu'en sortant sur une aire il me serait impossible de repartir, un Saverne-Strasbourg d'anthologie où j'ai bien failli passer sous un poids lourd, celui où, pour ne pas penser au danger, j'avais allumé la radio et la première info entendue était celle d'un coup d'etat en cours dans la capitale ou il était stationné, et ou j'avais ris tellement la situation était absurbe. Bien sûr, il y eu quelques  Sarrebourg-Nancy sur glace, mais pas un jour sans que je ne pu isse assurer les cours au final. Du stress de travailler si loin de la maison l'an passé, d'être seule à assurer la charge du schnik: serais-je rentrée à temps ce soir pour la fermeture de la crèche? De la lassitude le matin parce qu'il fallait descendre la pente, déglacer la voiture bien avant l'aurore, et que les matins et moi ne sommes pas copains. Mais cela faisait partie du paysage, de la vie, du rythme, c'était le jeu, il n'y avait pas à récriminer.

Et puis le mois dernier, il y eut cette terrible tempête de neige à Washington, le week-end ou je transhumais définitivement vers l'Europe. Une première nuit dans l'avion au sol, une ville blanche et paralysée au matin, pas de routes, l'attente d'un bus dans la tempête, très enceinte, avec une petite fille affamée et en pyjama. Les courtes heures de répit qu'il aura fallu payer de sa poche, le retour a l'aéroport, les heures de queue pour le re-enregistrement, et après des heures d'espoir, l'abdication totale, l'aéroport ferme mesdames et messieurs. La panne d'ascenseur dans cet aéroport déjà désert, alors que nous nous dirigeons toutes deux vers la sortie. La panique que je n'ai plus la force de cacher, et qu'elle tente d'apaiser par des « pas toute seule maman », de son regard perdu, en petite fille si courageuse. Ce regard, qui m'a hanté des nuits ensuite, que j'aurais tout donné pour effacer, que j'ai dû me faire violence pour ne pas   « compenser » en lui passant tous ses caprices.  La solitude, la fatigue, je me vois déjà ne pas pouvoir rentrer, je vois mon corps lâcher, la fin de la grossesse dans un hôpital inconnu, étranger, et hors de prix, avec une petite fille paumée que je ne pourrais confier à personne dans cette métropole de l'autre continent. La crise de foi de la petite qui a abusé du chocolat pour patienter dans les files d'attente, l'arrivée à l'hôtel épuisées et couvertes de vomi, l'incurie totale de la compagnie aérienne, l'extraordinaire gentillesse des autres passagers heureusement. Une nuit réparatrice, puis nieme retour à l'aéroport,, nouvelles queues, nouvelle attente, nouvelles vexations des agents, l'infinie patience et humanité des compagnons de galère, l'infini courage de ces enfants qui se regroupent dans les salles d'attente et s'amusent comme ils le peuvent, enfin un décollage dans la nuit, puis Londres, sous la neige aussi. Nouvelle attente, je me dis que si ce dernier vol ne part pas, je n'aurais même plus la force de nous trainer hors de l'aéroport à la recherche d'un hôtel, l'embarquement, les trois heures d'attente dans l'avion encore, cette fois je n'ai plus le courage d'égrainer les minutes et d'espérer encore, je profite que le schnik a sombré pour sombrer à mon tour par terre, là ou on met les pieds, tant pis s'il y a des barres de fer, avec la bénédiction et les coussins d'un stewart compréhensif. Et enfin de la chance, nous sommes quasiment les derniers à partir avant suspension du trafic. L'arrivée à Toulouse avec le gros ventre, la petite fille qui pense que tous les « avions sont cassés, maman », sans bagages bien sûr, mais sans neige heureusement, l'euphorie. Même la longue liste de ce aura disparu quand je recevrai enfin mes sacs des jours plus tard ne saura effacer ce soulagement. Je ne m'effondre qu'en constatant le vol des deux cassettes de la caméra, sans valeur pour eux, mais qui contenaient, l'une les quelques tranches de vies depuis la naissance du schnik qui nous avions pensé a filmé, et l'autre tous les petits moments soigneusement sauvegardés depuis 4 mois pour lui faire partager un peu de notre vie là-bas.  Avaient-ils vraiment besoin de nettoyer mes sacs à ce point? Ne pouvaient-ils pas se contenter de l'appareil photo, du MP3, de la camera, de l'enregistreur pour mes interviews, des outils, des quelques bijoux, et du reste? Je digère vite tout cela, notre odyssée n'a pas eu de conséquences sur le bébé décidément bien accroché, et il y a le lent tour de France, les retrouvailles, les repas partagés, les cousinades, quelques jours chez les parents, la soeur, la belle-soeur, les beaux-parents.

 

Mais elle me poursuit, et elle me rattrape alors que je m'apprête à prendre enfin la route du retour. Le mari doit rentrer jeudi, enfin, et je veux le précéder de quelques jours pour ouvrir, chauffer, sortir d'hibernation notre nouveau logis. Et je me retrouve bloquée la-haut, sans même pouvoir sortir du jardin. Mon odyssée américaine si vite digérée me revient brutalement à la figure. Je revis la peur, la terrible solitude de certains instants, la blancheur, le hurlement du vent, le nez collé aux baies vitrées, les regards inquiets puis résignés échangés avec les compagnons de galère, les couloirs impersonnels de l'hôtel, le ventre lourd et tendu, l'angoisse de chaque sensation physique inconnue, l'écrasante responsabilité d'apaiser, de préserver, de protéger l'une et le presque-autre. Je ne veux pas revivre ça encore. Je ne veux prendre aucun risque, et j'ai de toute façon perdu le peu d'autonomie physique qui me restait encore à ce moment là. Je ne serai pas là pour accueillir le mari qui va rentré usé et fatigué de son opex, je ne serai pas là pour le rendez-vous déjà reporté pour cause de tempête de neige avec cet homme qui ne m'a vu qu'une fois en coup de vent il y a des mois et à qui je suis pourtant supposée confier les premiers moment mon presque-autre dans quelques semaines. Et qui va croire que vraiment je m'en moque.

Et je me rend compte qu'elle ne sera plus, dans mes souvenirs ou dans ma chair, attachée au silence, à la paix, à la douceur. C'est désormais une peur blanche, sourde, une longue, pénible et usante attente, une menace, qu'elle incarne.

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