14 novembre 2009
Le printemps perdu
Les photos de par-chez-moi sur cette île qui porte si bien son nom et qui me manque tant sont empruntées sans vergogne à mon petit frère qui, privilège de son jeune age, trouve toujours le temps d'en faire le tour une fois dans l'année. Evidemment, pas question d'être sans vergogne sans être son frère.
Comme je suis malgré tout une fille bien élevée (et un peu parce que je suis historienne), j'ai cherché à rassembler les morceaux épars de ma vie depuis 7 mois, à saisir ce que je fut et ce que je fis en ces temps là.
Et j'ai eu froid dans le dos, le sentiment d'un immense gâchis (« perdre son temps » apparaît désormais comme une expression pleine de sens....littéral), et, malgré les circonstances atténuantes que je me suis cherché, des regrets au bout du compte.
Froid dans le dos en constatant les difficultés que je rencontrais à reconstituer mon passé récent. La femme sans passé. Cette année 2008-2009, je n'avais même pas un agenda où noter mes rendez-vous, nos plans pour les weeks-ends, les vacances, nos multiples déplacements, croisement, etc. Professionnellement, je n'en ai jamais eu besoin : les cours, par définition, c'est régulier, et les dates des 3 colloques annuels ne sont pas bien difficiles à retenir. Pour le reste, les soumissions, les partiels, les délibérations, tout est fixé par mail, si bien que ma boite mail me sert d'agenda chronologique. Pour le reste, j'ai un fichier word pense bête qui couvre le mois à venir, du cadeau à offrir au RV chez l'ophtalmo, des billets de train à réserver/échanger/annuler aux vieilles fiches de cuisine à trier de toute urgence depuis 5 ans. Je l'efface au fur et à mesure. Donc pas de trace, pas de mémoire. Peu de photos, toujours mauvaises, et surtout des photos du quotidien. Je ne pense jamais à sortir mon APN pendant une balade une famille, une soirée passée à refaire le monde avec des amis. Probablement parce que je n'aime pas interrompre le flot du discours. J'ai un bien journal dans lequel j'écris certes très irrégulièrement, mais dans lequel aux moments ou je sens que je me dissous, que je m'éparpille, je note l'émotion dominante de chaque semaine (apathie, désespoir, reprise, expectative, satisfaction du travail accompli, enfermement, paralysie, etc.). Mais je ne l'ai pas emmené avec moi. Et surtout, je n'ai aucune mémoire systématique, ce qui est bien un comble dans mon métier. Du coup j'ai une mémoire émotionnelle très développée, même pour ce qui est des concepts les plus abstraits et les plus techniques, mais ce n'est pas comme un catalogue que je peux feuilleter à loisir, j'ai besoin d'une étincelle pour mettre la machine en branle.
Alors?
Alors j'ai fais ce que je fais depuis 2 mois, calée entre deux grosses boites de carbones dans les sous sols de la librairie. J'ai fait du travail sur archives. J'ai reconstitué, à partir des quelques photos, mails stockés à la va vite et au hasard, grâce aux blogs des proches, grâces aux statuts facebook aussi. J'ai fait une chronologie.
Mon dernier post datait de mi-mars. Nous préparions cette fameuse soirée des trentenaires, le mari était rentré depuis peu au bercail après 5 mois de stage à l'autre bout du pays, c'était mes derniers TD, les plus difficiles, tout à inventer, aucun manuel pour m'aider et un prof référant qui m'avait dit clairement au début du semestre qu'il ne voulait rien avoir à faire avec ses chargés de TD, je passais des nuits à essayer de débugger mes programmes.
MARS
Le 22 mars, je termine mon sujet de partiel. Ce devait être une période chargée parce que partie de rien sans aucune indication, j'ai voulu concevoir du sur mesure pour mes élèves. Au total j'aurais passé quasiment 3 mois à n'enseigner qu'une matière. Je crois qu'il faisait froid encore, pourtant j'ai des photos du schnik en tee shirt dans le jardin. Très humide peut-être alors. Je me souviens qu'on allait chercher les légumes et les deux litres de lait entier non pasteurisé à la ferme, et que c'était très boueux. Dernière semaine de mars et première semaine d'avril, partiels, surveillance, paquets de copie sous le bras.
AVRIL
D'après mes photos, c'est ce mois là que Manou vient en Alsace. Je crois que c'est le tout début du mois, mais c'est une déduction plus qu'un souvenir. Il fait encore froid, il pleut des cordes, tout est marron autour de nous quand nous sortons voir les brebis et leurs petits, on dine au coin du feu, et on ne peut pas marcher deux heures dans Strasbourg avec A. et son joli rire rauque sans finir par se précipiter dans un salon de thé. C'est bon, c'est bien, c'est la première fois que j'ai ma maman pour moi toute seule depuis que je suis maman moi aussi, nous passons de longues soirées à revisiter mon enfance à la lumière de cette expérience nouvelle.
Ce doit être une période d'intense questionnement aussi, j'imagine. J'imagine, parce que la liste des postes MCF est publiée depuis début mars, nous avons enfin confirmation de la mutation du mari à Pau (1 fac, deux heures de route de Toulouse, trois heures de Bordeaux, pas de TGV dans le sud ouest), et j'ai donc largement eu le temps d'en tirer les conclusions qui s'imposent concernant mon avenir professionnel. D'ailleurs, j'écris un post intitulé « sans issue » sur l'après thèse, que je ne publie pas, comme tous ceux que je rédige durant cette période. Alors, faute de pistes sérieuses en France, le 9 avril, la veille du départ pour le week-end de Pâques, j'envoie ma candidature pour un poste de postdoc aux US. Sur la pointe des pieds. J'y précise ma situation personnelle, que le mari doit partir loin, longtemps et dangereusement, mais qu'on ne sait pas quand, que je souhaiterais donc venir un semestre sans pouvoir donner de date (très bon effet sur une candidature, mais on m'avait conseillé de jouer la sincérité, et c'est toujours ce que je finis par faire).
Week-end de Pâques en Bretagne. Humide (forcement!), marron tirant sur le vert algueux, mais frais. Je m'isole, parce que je suis perdue, j'ai un peu honte, quand même, on ne se marrie pas pour prendre son môme sous le bras et se barrer outre atlantique. Bref, je n'ai pas encore de réponse, pas pris de décision, et je me sens déjà coupable d'avoir entamer la démarche. Bon, et puis j'ai un papier à écrire, maintenant que j'ai enfin fini mes cours. D'ailleurs, la semaine suivante, le schnik reste s'ioder chez ses grands parents pendant que son papa travaille d'arrache pied et sa maman rédige son foutu papier. En théorie. Le temps de descendre du train et de rallumer l'ordi, la réponse est déjà là: «viendez quand vous voulez, premier semestre, ou deuxième semestre, ou les deux, ou plutôt en 2010-2011 si ça vous arrange. Dites le nous a temps pour le visa. Mon assistante prendra contact avec vous pour les crèches» Et ben, ça change du traitement -de sous-merde, il n'y a juste pas d'autre mot- que j'ai reçu cette année en France.
Donc il faut décider. Commencer par savoir si la vie avec un enfant là bas sera possible (places en crèche, etc.), puis, après 3 jours de vérification en tout genre, décider. Il me dit vas-y, tu le regretteras toute ta vie sinon, tu n'auras pas deux fois l'occasion, on se débrouillera. Et va-y tout de suite, tant qu'à faire, vu qu'on ne sait pas de quoi demain sera fait, mais encore moins après demain. Alors je dis oui, j'arrive fin aout, avec ma fille.
C'était mon premier choix pour l'année prochaine: une année libre de charge d'enseignement après mon lourd plein temps d'ATER, une vie qui s'organise sur les 5 miles carrés d'un campus américain après les 3 heures de route quotidiennes, un minimum de reconnaissance, tout du moins d'écoute, après le mépris et pire, l'indifférence, le silence subi tout au long de cette année. Une bibliothèque immense, le fond d'archives le plus riche du monde. Des séminaires où discuter, contester, écouter et être écouter. Un rêve de chercheur. C'était mon premier choix, ce sera le seul, je n'ai même pas dégoté un entretien dans la campagne 2009.
Pas le temps de regretter
cette décision, les premiers jours, un impromptu, vite, vite, il
faut profiter que le schnik fait des patés de sables breton
tranquille pour descendre à Pau chercher un logement. Oui demain. ça
tombe bien, le petit neveu toulousain décide de montrer le bout de
son nez pile cette semaine là. Nous rentrons tous les trois au
bercail vers le 22 avril, et à partir de là, je sombre dans une
faille espace temps.
Blanc total, impossible de me souvenir.
MAI
Alors bien sur, il y a les centaines de démarches que supposent deux déménagements dans l'été, dont un à l'étranger. Deux recherches de logement, deux séries de changements d'adresse, les locataires, les déménageurs, le visa (ahhhh, le visa, un plein temps en soi) le jardin à finir, toutes ces petites choses mises de côté à terminer, régler. Bien sûr, il y a les 120 copies que j'ai corrige deux fois, parce qu'après la première correction il me semble soudain que mon barème ne rend pas justice à toute la gamme d'efforts ou de jemenfoutisme que j'ai trouvé dans les copies. Bien sûr, il y a toujours ce foutu papier, sur lequel je travaille un peu, visiblement, parce qu'il y a un peu d'activité sur mon blog pro et des blagues de chercheur sur mon statut facebook à cette péridoe, et que c'est toujours comme ça quand je réfléchis.
Mais quand même, ça ne remplit pas un mois et demi. Et les week-ends? Et tous ces jours fériés? Il y a le voyage a Bruxelles, chez le frangin, le petit dernier qui me dépasse de deux tête, la Chimey bleue, la différence entre art déco, art nouveau et art stalinien, la pâte à speculoos et le pain précuit du matin, les God*iva et le parterre de coquelicots pour la fête des mère belge, mais ça ne fait guère que trois jours.
Ai-je vraiment passé mes journées échouée comme une baleine sur couette bleue à noyer ma culpabilité de future-mauvaise-épouse-et-mère dans les mauvais romans des bas fonds poussiéreux des bibliothèques municipales de France et de Lorraine? Et mes nuits à errer sur la toile des blogs à... à quoi? Scruter les vies idéales, en tout cas morales, de ces mamans-superwoman qui arrivent à concilier boulot épanouissant, intérieur rangé-enfants bien habillés-cuisine élaborée-multiples activités-mari comblé//// recyclage incomparable- modes de vie irréprochables-empreinte écologique soutenable-moralité véritable, au choix selon selon la communauté blogesque considérée? Et le tout, sachant pertinemment ce que ma petite famille gagnerait à me voir accepter ma décision et faire de ces derniers mois passés ensemble des moments inoubliables. Un gâchis, pur et simple.
Après? Après pas mieux, mais j'ai une excuse en béton, et puis le rythme s'emballe.
JUIN
C'est la période des conférences, il faut réserver ses billets, la chambre à l'auberge de jeunesse, potasser google map, prendre contact, et surtout terminer ce foutu papier. La Belgique à nouveau, la capitale (c'est pratique), et fin juin, les Etats-Unis. 48 heures de voyage pour 48 heures de conférence, le grand raout annuel, trop de monde, trop peu de temps pour présenter (15 minutes de présentation, 5 minutes de rapport, 10 minutes de questions.. quand les autres intervenants ont tenu leurs temps -c'est à dire jamais-) des dizaines de sessions en parallèle...J'y ai échappé depuis le début de ma thèse, mais cette année, il faut y passer.
Pas beaucoup de temps pour ressasser mon statut de mère indigne....que je noie désormais dans les nausées. Le timing semble parfait, je dois terminer mon postdoc à Noël, j'en serai à sept mois. Sauf que courant juin, ça se précise, le mari partira 3 mois....à partir de janvier 2010. Et je ne peux plus déplacer mon propre séjour, puisque je dois (et je veux) rentrer pour l'accouchement....qui je prévois donc seule, dans une ville totalement inconnue, au trou du cul du pays.
Mais je ne suis plus vraiment en état de m'inquiéter. C'est 100 fois pire que la première fois, mon corps est entouré d'une gangue de toiles d'araignées de la minute ou je me lève à celle ou je sombre enfin. Je n'ai envie de rien et pourtant je dois passer mes journées à manger, de préférence des choses lourdes et ecoeurantes qui me collent à l'estomac pour « fonctionner », puisqu'il y a tous ces colloques, tous ces cartons, toutes ces démarches. J'ai du coton dans les yeux et les oreilles, un essaim d'abeille sous le crâne. Je ne vois ni n'entends distinctement. L'aller retour aux Etats-Unis est un calvaire: j'alterne hamburgers et lasagnes toutes les deux heures pour tenir le coup, je cours chez Mc*do entre deux sessions pour être capable de serrer des pinces, je prend 2 kilos en 2 jours. Les rares moments ou le brouillard se dissipe, je suis tellement mal que je cherche désespérément la fermeture éclair qui me permettra de sortir de cet horrible corps, comme le lendemain de mon retour en France. Mais le pire est encore à venir. Parce que juillet, c'est le mois des cartons, et de la poisse.
JUILLET
Pas la grand poisse, le
cancer, le chômage, non, la petite poisse qui frappe à la porte
avec constance et acharnement tous les matins. Le lundi, le mari
apprend qu'il ne pourra pas pendre de congres pour m'aider avant le
déménagement, exercice jusqu'à mi juillet! Le mardi, en rangeant
des cartons au grenier, il passe à travers le plafond. Gros trou,
les locataires suivants arrivent dans 2 semaines, ça va être du
plus bel effet. Le mercredi, la voiture tombe en panne devant la
crèche, pour la troisième fois en deux semaines. Le problème,
c'est qu'elle a redémarrée comme si de rien n'était chez le
garagiste trois jours avant, qui n'a trouvé la panne. Le vendredi,
après avoir passé chaque minute de la semaine à appeler le
platrier convaincre mon corps de prendre le bouquin, le
poser dans le carton, saisir le rouleau de scotch, fermer le carton,
non, non, ne pas finir au lit avec le bouquin, est une lutte, tous
les livres, papiers, documents, archives sont stockés encartonnés
dans le garage (donc le plus gros est fait). Pas de bol, le samedi,
c'est l'orage de la décennie, et quand je rentre d'un diner, je
découvre le garage (ou sont stockés tous les cartons de papier,
donc), inondé. Une nuit passée à déchirer les cartons si
péniblement fermés, à essuyer. Les jours se suivent et se
ressemblent. Poisseux dehors, poisseux dedans. Les nausées sont
toujours là, il fait toujours aussi humide (mais est-ce qu'il y a eu
un printemps cette année?), mais c'est aussi la canicule dans la
journée. Il n'y a plus vraiment de cuisine, je me nourris à la
boulangerie, mon corps enfle tellement que je n'ose plus me peser (de
toute façon la balance est avalée par un carton). Derniers cartons,
chargement, train de nuit, arrivée à Pau à 6h30 un matin, je suis
une épave. Petit déjeuné salvateur (le goût du thé, de la
confiture) chez un ami attentionné, déchargement, et pas le temps
de se reposer. L'homme est aussi épuisé que moi, il s'est farci
4000 kilomètres en 10 jours pour m'éviter d'avoir a descendre une
des voitures, je peux bien lui préparer une chambre sans cartons.
Idem pour le schnik que manou ramène le surlendemain. Son programme
de l'année comprend deux déménagements, son départ, son retour,
le départ de son papa, l'arrivée du bébé, et à défaut de
retrouver sa maison en rentrant de vacances, je veux au moins qu'elle
retrouve ses doudous, ses tableaux, son mobile, sa bibliothèque, son
petit fauteuil. L'homme arrive le vendredi, le samedi c'est le
baptême du cousin toulousain. Sur les photos, malgré l'anticerne à
la truelle, j'ai l'air d'un zombie. Cerise sur le gâteau, le
mercredi suivant, c'est Toulouse-Paris-Toulouse-Paris en train
pour...les visas!
AOUT
Dans une autre vie, pendant ces trois dernières semaines précédent mon départ, j'aménage un nid douillet pour mon époux bientôt délaissé, je mets au carré la maison et tout l'administratif, je lui prépare un mode d'emploi détaillé pour homme-qui-va-faire-ma-mutation-interacademique-et-son-repassage-tout-seul-pendant-4-mois (et avec une inavouable arrière pensée sadique, je me dis qu'au moins ce séjour à l'étranger au pour effet bénéfique de démontrer au mari -déjà favorablement disposé la plupart du temps à reconnaître mes mérites- à quel point je suis totalement indispensable dans sa vie, et pas seulement sur le plan sentimental). Ensuite, je concocte des diners aux chandelles, des piques niques dans les Pyrénées, des sorties à la piscine pour nous trois, des moments de complicité en famille. Dans une autre vie.
Dans cette vie de misère, il n'y à guère que la première partie du programme que nous accomplissons en 1 semaine à peine avec l'énergie du désespoir, et surtout le désespoir de l'homme qui reprend le travail aussitôt la dernière Billy monté, sans avoir eu une seconde pour se reposer. Quand a moi, mon corps ne répond plus. Du tout. Il refuse de faire un pas hors du lit avant midi sauf pour relancer le DVD de Winnie, babysitter officiel du schnik en ces semaines grises (avec Bourriquet, cela va de soi), il se contente de se laisser bercer des matinées durant par le tiptoptiptop des petits petons taille 23 sur le carrelage du long couloir qui lui plait tellement, après 3 ans d'escaliers escarpés. Mon corps refuse de peler les aubergines, les poivrons et les tomates pour faire la ratatouille, qui siérait surement mieux à son fessier que le chav*roux-baguette. Il refuse de classer, de trier, d'apposer les mentions « impôts& bulletins de salaire », « crèches à contacter à la rentrée », « sécurité sociale » sur les chemises colorées. Il refuse tout, en bloc. Il ne tolère que les aristochats, les dalmatiens de son enfance, et ne fait exception à son obsession que pour les ratatouille-à-moustache et les Wall-E-E-ve, en caressant le duvet qui lentement mais surement, s'épaissit sur le petit crane émerveillé (« encore les souris, maman, encore les souris »).
Non, le tableau n'est pas
exact. Certes, quand il est seul à la maison avec le schnik, mon
corps est une épave. Mais c'est plutôt rare, finalement. Autant la
région paloise est l'endroit le plus enclavé de France durant
l'année, autant c'est apparemment le centre du monde pendant la
trêve estivale. Il ne se passe jamais plus de trois jours sans une
pizza maison au chorizo avec un verre de rosé devant la chaine des
Pyrénées, quelques verrines, un, deux, ou quatre lits dressés à
la va vite. Il y a une tente et une piscine gonflable presque
immédiatement crevée, des rires d'enfants, un marché noir de
layettes, des aventuriers du rail, des diners aux chandelles pour 4
ou 8, des croissants et du pain brioché. A défaut d'offrir un
corps svelte (6 kilos au compteur les trois premiers mois, qui dit
mieux?), un sourire radieux, et des vacances à l'homme, je lui offre
de vraies tablées de famille le week-end, quelques rares instants
d'été après des semaines de corvées. Et je culpabilise d'autant
plus de ne pas être capable d'en faire autant quand nous ne sommes
que tous les trois. Car de jolis moments à deux ou trois, il y en a
peu. J'ai trop honte, je me cache. Le 23 août, j'étouffe mes larmes
dans le bourriquet musical du schnik qui me regarde interloqué, et
je tend nos deux passeports au contrôle de sécurité. Je compte
déjà les jours qui nous sépare des vacances de la Toussaint, ou il
devrait nous rejoindre pour une semaine.
EPILOGUE
Le temps de digérer les 3 avions, les quinze plans, la nouvelle crèche, les centaines de pages de formulaire, et le cornbread, les nausées disparaissent, ça fait trois mois. Le poids physique s'allège. Au sens propre comme au figuré. Si j'ai pris 6 kilos en 3 mois, à bientôt 6 mois, il y en à 7,5 au compteur. Et d'après l'échographie, le petit knicker a bien profité. Comme quoi, lecteur égaré, il ne faut pas croire ce que racontent les gynécologues sur la prise de poids régulière et contrôlée pendant la grossesse. On fait comme on peut. Et des fois, on ne peut pas grand chose, et on a juste envie de foutre des baffes au monsieur en blouse blanche qui nous dis « tout va bien...mais vous grossissez trop vite, madame », et qui ne sait visiblement pas de quoi il parle. Bon ok, les deux piscines du campus l'absence de fromages et de chocolats décents dans ce foutu pays, et surtout la fin des nausées y sont surement pour beaucoup. Mais peu importe les raisons. On fait comme on peut.
Ce n'est pas seulement le poids physique qui s'allège. Début septembre, l'homme apprend que finalement, c'est en octobre qu'il part. Retour prévu fin janvier. C'est la panique totale, et la perspective de me retrouver un matin de décembre après 24 heures de transport, un gros jetlag, deux grosses valises et 1,75 enfants sous le bras à l'aéroport de Toulouse seule sans voiture pour rentrer dans un chez moi inconnu et de toute façon sans les clés dudit chez moi me flippe un peu, mais quel soulagement, au fond. Je le sais, je suis mieux sur mon vert campus et ma fille avec sa ferme mais gentille maitresse et les autres kids que seules à huit clos dans une maison inconnue au milieu des champs de mais palois. Son père lui manque, mais comme sa mère à globalement le moral, c'est supportable. C'est comme si j'avais eu raison de forcer le destin. Reste ce printemps perdu.
15 décembre 2008
Voyageur galactique recherche guide
Pénétrer la galaxie ne fut pas facile.
Mot de passe mal enregistré, message d’erreur, l'écran resta d'abord intersidéralement vide.
Pièces du dossier éparpillées aux quatre vents : PV de soutenance perdu entre le service des thèses et le service des examens (un étage plus bas), président du jury pas pressé de rendre son rapport, lettre d’acceptation de la publi paumée dans les sous sols du labo. La galaxie menaça alors de m'expulser, de me "juger irrecevable".
Enfin, il fallu, pour pénétrer la galaxie, passer par l’épreuve du feu, l’épreuve honnie : le CV.
Je déteste « faire » mon CV, empaqueter dix années de ma vie en quelques lignes. J’ai l’impression que ça me renvoie à la figure toute la vacuité de ma vie, ma paresse, que c’est le vide sidéral.
J’ai passé la semaine à ne pas faire mon Cv, tout en ne faisant rien des milles tâches urgentes (soumission d’articles, commentaires, cadeaux de noël) puisque j’avais déjà du boulot, j’avais un Cv à rédiger. Hier soir vers 23H30, il a bien fallu prendre le taureau par les cornes. La date limite d’envoi du dossier étant le 15 décembre…
Alors j’ai cherché des exemples de CV de qualif/ de MCF sur internet pour voir comment ils étaient structuré. Et là j’ai halluciné : des CV de 10, 20, 30 pages. De jeunes chercheurs qui ont la trentaine et qui postulent sur les mêmes postes que moi, moi qui n’ai jamais réussi à dépasser 4 pages en interligne double avec des titres en taille 18. Des fleuves de publications, des responsabilités « administratives et collectives » à la pelle, des projets de recherche motivés en pagaille.
Soit
1) les gens ont des journées de 48 heures, et c’est triché
2) je suis particulièrement paresseuse
3) le suis particulièrement lente
4) je suis particulièrement bête
5) les gens ont un sens du marketing qui me
fait complètement défaut,
mais en tout cas il y a un problème.
Mes publications ? 1, et ca
m’a pris 18 mois.
Mes activités adminstratives et collectives ? Je n’arrive déjà pas à faire coïncider mon emploi du temps et mes contraintes perso, je n’ai pas le temps d’enseigner ET de rechercher ET de manager ET d’administrer….. ET de jouer des comptines à ma fille ET de prendre un peu de temps pour mon couple ET d’aller voir les moutons et les chevaux en dessous de la maison le dimanche ET d’éradiquer défintivement les plats cuisinés et les pizzas surgelés de mon assiette comme je le voudrais. Mais comment font-ils ?
Je ne parviens même pas à
enseigner ET rechercher correctement en même temps. Je pourrai certes écrire que « j’ai cherché à développer au cours de ma
thèse mes activités d’enseignement, composante essentielle du métier de
chercheur », si je n’avais pas trouvé ce genre de phrase totalement
inutile. Oui, c’est une composante essentielle de chercheur, et oui, il y a des
synergies entre enseignement et recherche. Comment ? Ca n’est pas évident,
la question mérite réflexion. Mais surtout, je n’arrive pas à faire les deux en
même temps. Ou alors je suis médiocre dans les deux activités, comme cette
année par exemple. Jusqu'à présent je me suis toujours organisée pour alterner
les deux. La première année de ma thèse, j’ai passé presque six mois à préparer
mes cours (pour des agrégatifs, donc il fallait beaucoup de synthèse
documentaire), ensuite, j’ai pu consacrer plus de temps à la recherche, en tout
cas alterner : deux mois plutôt consacrés aux élèves, deux mois plutôt
consacrés aux archives, aux conférences, aux lectures. J’ai publié mon premier
chapitre, présenté le second et écrit le troisième l’année ou j’ai été relevé
de ma charge d’enseignement (congé mater et parental). Et voilà que cette
année, j’ai une lourde charge d’enseignement (alourdie par les 2 heures 30 de
voiture quotidienne) et qu’il faut « publish or perish » pour
caresser du bouuuuut des doigts l’espoir fou d’avoir un poste d’enseignant un
jour. Et c'est médiocre.
Mon projet de recherche et d’enseignement ? Ecrire des articles sur ces évènements mal documentés qui ont fait de la science ce qu’elle est aujourd’hui, sur les liens avec le Maccarthysme, le complexe militaro-industriel, la notion d’expertise scientifique, le financement par les fondations, l’impact des troubles sociaux des années 60, de la crise des années 70…..Ecrire mieux, plus fluidement, donner du sens au présent en racontant le passé, respecter les grands hommes sans être hagiographique. Faire en sorte que ces étudiants qui sont bloqués à 8-9, passent la barre des 10, ou leurs donner les clés de leur réorientation s’ils n’ont pas trouvé la bonne voie. Pas seulement leur transmettre des connaissances, mais leur donner envie d’aller les chercher, de les approfondir, de leur donner chair, leur chair, de s’en servir au quotidien. Travailler dur, rester honnête, traiter collègues et élèves en êtres humains. Pas le genre de petit paragraphe dynamique, motivé, d’ »insider », que l’on trouve sous le chapeau « activités d’enseignements » ou « activités de recherche ». Alors je n’écris rien d’autre que le minimum syndical, me cachant derrière l’anonymat et la standardisation du « cursus universitaire » et des renseignements d’usage. Pour le dossier de qualification, ça peut passer. Pour les candidatures aux postes de MCF, ça cassera sans doute.
Est-ce moi qui suis incapable de m’adapter, de m’acculturer ? A-t-on déshumanisé la recherche, démotivé les jeunes chercheurs, fait de ces moments ou l’on pourrait, avec la fièvre de la jeunesse, dire son projet pour faire « avancer la science » une ridicule foire aux bestiaux ? Qui ? Comment ? Pourquoi ?
Vers 2h30, j’ai imprimé les CV
j’ai cacheté les enveloppes. Ironie, la Galaxie supposée me délivrer les
adresses de mes rapporteurs était « momentanément indisponible ». A
10h00, j’ai été à la poste, puis en rentrant pour déjeuner, j’ai trouvé dans ma
boite aux lettres le rapport « officiel » du jury, visé à chaque page
par l’Université…..
Voyageur galactique cherche guide....
13 décembre 2008
Les jours d'après....
Il y eut le jour d’après. Celui qui commença tôt, avec deux croissants et demi, un chocolat chaud, un ami, et un parapluie dégoulinant, dans un bistrot place de la Madeleine. Il y eu la marche tranquille sous la pluie, de la Madeleine aux Arts et Métiers, la recherche calme d’une boulangerie (pour les cookies), et d’un magasin bio (pour les yaourts à la crème de marron et les clémentines de Corse), et le second petit déjeuner, beaucoup plus tardif. Il y eut les quelques courses en flânant, du brocoli et de la patate douce pour faire de la purée aux petites. Il y eu l’après-midi au 522, déserté depuis six mois et soudain aux allures de ruches, et deux heures de calcul pour trouver un exercice qui tombe juste pour leur partiel, les discussions, le sentiment d’après. Il y eu le retour à l’appartement, les éternels problèmes sur la ligne B, l’attente patiente en discutant. Il y eu la purée brocoli-patate douce, l’attente, le bus, les lumières, la gare, l’homme du train en éternelle chemise à manches courte malgré la neige et la petite tête encagoulée. Le luxe oublié de dépenser son temps sans compter.
Il y eut le week-end d’après, le pire de l’année peut-être. Ce neveu ou cette nièce qui ne le deviendra jamais, et cette difficulté, en même temps, à le pleurer, parce qu'en quelques jours on n'a pas eu le temps de le considérer comme une personne vraiment. Ces quarante voix qui effacèrent un an de travail acharné et de nuits blanches, les nuits fiévreuses, les six heures de conduite dans le vent,la neige, et lanuit, les yeux rivés sur les phares de la voiture de devant qu’il ne fallait surtout pas perdre, les tremblements de l’héroïque petit passager arrière, les urgences, la courte nuit.
Il y eut quelques jours d’accalmie, le temps de mille petites choses mises en consigne : dégivrer son congélateur ; réparer les jouets cassés ; passer l’après midi au coin du feu avec l’amie maman enceinte de 8 mois dont le mari est en Afganisthan, sans se soucier du travail en retard ; se regarder enfin dans la glace, ne plus supporter ses tifs, faire enfin un hénné, et même prendre rendez vous chez le coiffeur, première fois depuis 2 ans, même si c’est pour psychoter sur la chaise et lui demander de changer un peu tout en ne changeant rien et de ne surrrrtout pas couper plus de 5cm…et ressortir avec la frange ; racheter des collants, un sous pull, faire les 15 ourlets en attente, constater que la garde robe familiale a doublée dans l’affaire et se demander si les matins seront un peu moins difficiles en sachant quoi se mettre sur le dos ; compter ses balles de jonglage, en se disant qu’il faudrait s’y remettre; apprendre les paroles de pirouette, cacaouette, de la mère michel, et de compère guilleri pour arrêter de la flouer avec des lalala dès la deuxième strophe ; apprendre à les jouer au piano. Donc dépoussiérer le piano, l’ouvrir, jouer, la laisser tapoter ; lui donner des ordres en surveillant la cagoule blanche qui tangue dans le chemin. Les jacinthes, j’aime moins, dans le coin en bas a gauche. Les tulipes, je préfère, sur la terrasse, devant la haie ;g lisser des dicos sous les plantes vertes qui sont en train de dépérir depuis qu’on a remis le chauffage par le sol en route ;lire le mode d’emploi de la nouvelle (d’il y a 6 mois) machine à laver. Apprendre à vider le filtre, laver à fond le bac à détergent. S’apercevoir qu’en fait il faut diluer l’adoucissant dans de l’eau chaude pour ne pas boucher le compartiment (si, j’ai des balles de lavage, mais non, ça ne suffit vraiment pas. Et le bicarbonate de soude non plus. J’aimerais bien, notez, parce qu’à plus de 3 euros le bidon d’adoucissant bio…) ; aspirer la cave, la voiture. Essayer d’en faire un espace un peu agréable puisque j’y passe tant de temps. Prévoir l’eau, les petits morceaux de bois aux huiles essentielles, le CD de comptines, aller chercher à la bibliothèque les livres audio de la vingtaine d’aller retour d’ici Noël. Se dire que Jeanine Boissard, c’était vraiment pour les vieux, que c’était une super version de Voyage au Centre de a Terre, qu’il faut réessayer du Jules Verne, et que tient, Vipère au Poing, ca fait longtemps, j’étais en 5e je crois, je suis bien tentée de remettre ça.
Puis il y eut le constat. Rien, vraiment rien n’avait changé. C'était même plutôt pire. L’urgence, les partiels, les réunions, les sujets, l’emploi du temps du second semestre, l’incohérence avec les possibilités de crèche, les suppliques, les négociations, l’espoir, les deceptions, les négociations, encore et encore. La difficulté à réunir les pièces pour le dossier de qualif, l’ouverture inquiète de la boite aux lettres -vide de ces dossiers tant attendus-, les heures passées au téléphone, le PV égaré quelque part entre le service des thèse et le service des diplômes, le président du jury pas pressé, la lettre d’acceptation de l’article jamais reçue, tous ces blogs, ces témoignages sur le parcours du combattant, la précarité, l’absence de postes, les manipulations des comms de spé. La neige, le verglas, les mains engourdies par le dégivrage, la nuit le matin, le soir, tout le temps. L’absence surtout, la maison vide, bien trop grande pour deux, qu’on essaie d’égayer en écoutant Bing Crosby parce qu’il parait que c’est bientôt Noël et que nos cœurs doivent être à la fête. Le vide plus grand encore une fois qu’elle est couchée, et qu’on essaie d’enfouir derrière un écran lumineux, derrière la vie des autres, celles des séries, celles des blogs. La place qui reste vide, sur son manteau, là ou il faudrait accrocher la médaille qui devrait être décernée aux femmes de militaire, le déménagement, dans 6 mois à l’autre bout de la France. Certain oui, mais absolument certain.? Mutation interacadémique? Pas de mutation, trop risqué, avec l’armée on ne sait jamais. La rhino, la bronchite, et encore la bronchite. La fatigue, la fatigue et encore la fatigue.
Et puis il y eut ce matin. Un lit soudain trop petit pour les habitudes prises, les tiraillements des retrouvailles en voie d’apaisement, un rayon de soleil, enfin, le petit chemin caché qui ne pouvait être découvert qu’en marchant au pas d’un enfant de treize mois, les deux chevaux, les trois biquettes, et les 15 moutons. L’odeur du sablé à la châtaigne, une belle assiette, le bruit de ses pinceaux, de son jeu dans le bureau. Qui ne règle rien de cette course sans fin. Mais qui laisse espérer 3 semaines de présence, et une trêve ou on sa croix quelques précieux jours, s’assoit au bord du chemin et regarde.... et s'aperçoit qu'il est docteur.
19 novembre 2008
Celui par qui tout a commencé
Je me souviens quand tu me l’as dit, j’avais une quinzaine d’années et tu nous gardais une semaine alors que les parents étaient partis en vacances. Je devais suer sur une dissert de philo ou quelque chose comme ça.
Tu m’as dit « dans la vie,
on n’essaie pas de réaliser de grandes choses. On creuse un sillon, puis on
creuse un deuxième sillon, les pieds dans la boue, la tête baissée pour
vérifier que c’est bien droit juste devant et juste derrière. Et puis un jour
on relève la tête, et on s’aperçoit qu’on a labouré tout le champ.
Cette phrase a été ma boussole dans la tempête, ce qui rayonne en silence au milieu du désert. Elle m’a accompagné dans les moments de découragement, elle m’a tenu dans les moments de lâcheté. Regarder le sillon, juste devant, ne pas lever trop haut la tête. Labourer, transpirer, avancer d’un pas, d’un autre, même si ça colle.
Mais demain, quand je relèverai
la tête et que je contemplerai le champ, tu ne seras pas là. Tu seras avec
elle, elle qui ne peut pas, qui ne peut plus assister à ce genre d’évènements.
Elle qui pourtant est la seule de la famille qui aurait su comprendre
l’importance de ce moment, elle qui n’avait pas le bac et qui a repris ses
études à trente ans passés pour finir docteur en droit, à une époque ou les
femmes avaient à peine le droit d’écrire des livres de recettes et des contes
pour enfants (aussi nécessaire et beau que ce soit). Mais quand j’ai appelé pour
te dire « ca y est, j’ai fini», elle m’avait effacé. Elle m’a retenu plus
longtemps que les autres, pourtant. Peut-être parce que nous étions toutes deux
mariées avec l’armée, ça lui rappelait sa jeunesse, sa maternité solitaire, les
dents serrées aux départs et les larmes aux retours, l’Algérie. Aujourd’hui tu
veilles sur elle comme tu le fais depuis soixante ans, et par amour tu lui
donnes ta vie, parce que tu ne peux te résoudre à la confier à des
« aides » et que tu te tues à être son ombre.
Je voudrais que tu restes auprès de moi encore longtemps. Mais je préfère qu’elle parte avant d’avoir oublié ton nom, et je sais que juste après tu n’auras qu’une envie, c’est d’aller te reposer. Je voudrai pouvoir te dire alors que tu peux aller dormir en paix, que je continue à creuser mes sillons comme tu me l’as appris, que tu es présent dans chacun de ces sillons. Mais déjà je pleure alors je ne sais pas si j’en serai capable le moment venu.
Alors tout ce que je peux faire,
c’est écrire en bas de la page des remerciements
« A mon grand père, par qui tout a commencé. »
26 octobre 2008
156 pages
Elle est posée sur la table basse devant moi, fraîchement reliée.
156 pages.
C’est étrange à contempler. Ce projet que je croyais sans fin soudainement incarné sous mes yeux, 4 ans de travail que je ne pourrais pas qualifier d’acharné, les périodes d’abandon, d’hibernation, faisant suite à celles d’acharnement. Un mois sur deux. Comme une respiration. Mais toujours quelque part dans un recoin de ma tête, comme si mon cerveau moulinait sans moi.
156 pages.
C’est peu finalement. Je me souviens qu’avant de commencer, j’avais eu une discussion au cours d’un dîner promo sur ce fameux nombre de pages. Je venais de terminer mon mémoire de DEA, 75 pages je crois, et il me semblait qu’en écrire deux fois plus n'était pas insurmontable. On m’avait rit au nez. Deux fois plus ? Mais c’est 4 fois plus qu’il me faudrait.écrire. 300-400 pages, c’est la norme. N’allez pas croire que nous pensions naïvement que cet exercice long et fastidieux était une question de quantité plutôt de qualité. Ce genre de conversation futile était une manière de "visualiser" le résultat auquel nous étions sensé aboutir après 3 à 5 ans de labeur, un résultat si abstrait, une échéance si lointaine vue du seuil. L’histoire m’aura donné raison finalement. Même pas deux fois plus.
156 pages
Mais pas du tout comme je l’imaginais. J’ai compris dans l’effort, le coton des nuits sans sommeil et du silence si particulier d’un maisonnée endormie, dans les larmes aussi, le sens de cette affirmation : c’est la qualité qui compte, pas la quantité. 156 pages, c’est si peu. Mais j’ai réécrit chaque phrase de 5 à 12 fois, transformant la tournure, cherchant le mot exact dans cette langue qui n’est pas la mienne et qui demande plus de concision et de précision, traquant les idées redondantes, sacrifiant telle tirade dont j’étais si fière du tombé parce qu’ elle casse le rythme de la narration finalement.
Les anciens, ceux qui avient fini
avant moi, m’ont souvent décrit l’horreur des six derniers mois, ou on pisse de
la copie au mètre parce que la date de la soutenance est déjà arrêtée, en
s’étonnant de cette soudaine verve, de cette inspiration. La surprise de
constater que ces centaines de pages si vite rédigées ne sont pas si
mauvaises, quoiqu’un peu bancales souvent. Et de se demander pourquoi alors on
a mis si longtemps à finir, à s’y mettre.
Rien de tout cela dans mon cas. Trois articles écrits au fil du temps, présentés en conférence, soumis, accepté pour le plus avancé. Début juin, après la dernière conférence, j’avais obtenu de conserver les articles en l’état. Ne restait donc qu’une introduction et une conclusion à écrire. Mi août, après une grosse déprime, je n’avais pas avancé d’un poil. Mi septembre, j’avais renoncé, difficilement, à soutenir en novembre comme c’était prévu. Le mari qui re-partait pour 5 mois dans le sud à la fin du mois, la reprise du boulot, 3 jours de crèche pour le chtig bientôt sans papa au quotidien. Suffisamment de bouleversements pour qu’il soit impensable de se couper du monde, de se couper de son monde, afin de plonger en soi pour en presser l’essence de ces quatre ans de réflexion. Peut-être que j’en faisais tout un plat. Souvent c’est l'introduction qu'on rédige en dernier, vite, qu’on en finisse, on emballe le tout le cadre de pensée d’un Foucault ou autre penseur brillantissime, pas grave, restera toujours le contenu. L’angle d’approche, ca n’est pas si important. On est jeune, naïf, il nous reste beaucoup à apprendre.
Mais je ne voulais pas m’y résoudre. J’avais construit mon approche pas à pas,
ce n’était pas un instrument, c’était ma vision du monde, j’y croyais, et naïve ou pas, je ne voulais pas rater l’occasion qui m’était donné de
l’exposer une fois en toute liberté, sans avoir à citer des dizaines de
prédécesseurs, sans a voir à peser mes mots, puisque c’était MON approche, puisque c’était
chez moi. Je voulais en découdre, en soutenance ou en conférence. Je ne pouvais
laisser tomber avant que l’on me dise directement « cela ne vous mènera
nulle part.» Alors je n’y arrivais pas, je n’avais pas le temps. Tant pis, ce
serait pour plus tard. Quand j'aurai aidé le chtig à supporter la séparation, à se faire à notre
nouveau rythme, quand je me serai habituée aux trois heures de voiture quotidiennes (travaux sur les voies sncf jusqu'en janvier
oblige) pour aller enseigner dans cette lointaine fac, quand j'aurai appris à combler le vide le soir, pour qu’elle ne sente pas trop l’absence de son
papa, quand j'aurais appris a rassembler mes forces pour lui donner le bain, réchauffé le diner, ranger la cuisine, préparer les sacs, les cours, pour le lendemain, corriger les copies.
Et puis, trois jours avant le départ du mari, il y eut ce coup de téléphone. « Je n’ai rien contre le fait de reporter une soutenance, mais pour quelques pages d’introduction, cela me semble dommage. Concluez.» Quelques mots simples, mais si lourd des promesses d’un après. Après… après j’aurais du temps pour les balades dominicales, pour rendre service aux amies et les inviter autour d’un moelleux pomme-vanille, j’aurais le temps de cuisiner au quotidien, de terminer le désencombrement, de jouer avec elle, de l’écouter lui. Surtout, ces vacances de Noël seraient les premières depuis 4 ans. Des vacances avec 500 copies à corriger dans mon sac, mais des vacances néanmoins. L’esprit libre. Pas de double vie. Un esprit au même endroit que le corps, totalement.
J’ai rempli le congélateur de pâtes cuisinées Pic*ard (je ne suis pas naïve : le prof des jours, la maman des soirs et le chercheur des nuits ne laisseraient pas exister un cuistot des entre deux), rempli ma voiture de livres audio. J’ai repris, raturé, biffé, traduit. J’ai médité en public pour Jean Gabriel, puis au milieu de cette fête de famille, je me suis enfermée dans le bureau de mon père. Tout le monde a compris, tout le monde y a cru alors que je n’y croyais plus. Ils étaient là pour 5 minutes de conversation, pour me cuire des châtaignes, pour une plaisanterie, pour assurer l’intendance. En deux semaines, j’ai fait trois versions, de prendre en compte les commentaires de certains membres du jury. J’ai compté mes heures de sommeil, m’octroyant juste le nécessaire pour ne pas m’endormir au volant. J’ai joué d’une main, et elle a été patiente. Je n’ai cessé d’admirer ceux qui terminent ou reprennent leurs études tout en travaillant et en construisant leur vie de famille.
Elle est posée devant moi, sur la table basse. Trois exemplaires. 156 pages chacun. Demain elle sera « déposée », m’octroyant le droit de la « soutenir » devant un jury. Dans une semaine j’aurai fait d’infimes modifications et elle fera 157 pages. Je l’enverrai aux membres du jury. Et pendant quatre semaines je vivrais dans la hantise de ces quelques heures ou je serais bombardée de questions, mise sur le grill. Je regretterai d’avoir invité mes proches, je me dirai que j’aurais mieux fait de réduire l’assistance à néants. Et je vivrai dans le vertige de l’après. Cet après ou je me suis promise de mieux séparer vie de famille et vie professionnelle, de cesser de ne jamais être tout à fait là, cet après ou je pourrai enfin effectuer chaque geste lentement, pleinement, jusqu’au bout. Mais je sais aussi que je ne serais pas plus riche de temps, que je continuerai à être épouse, mère, famille, amie, enseignante, chercheur et citoyenne, que je voudrai être chacune de ces femmes et non un septième de chaque. Je me demanderai s’il y a un genre de baby blues après, une difficulté à gérer le vide après le trop plein, ou si c’est sans fin, et que c’est cela qu’il faut gérer. J’attendrai et j’appréhenderai en même temps cet après. Après la thèse.
16 février 2008
Le prof face à la dyslexie
Je l’ai toujours connue dyslexique. Je me souviens du combat quotidien de ma mère pour lui faire faire ses devoirs, pour lui apprendre à lire, pour lui arracher chaque mot de vocabulaire, les séances d’orthophonie, les dictées à 50 fautes(sic), les crises de nerfs, les « pourquoi moi je dois travailler 4 fois plus que tous les autres de ma classe et je suis à peine à la moyenne», l’extraordinaire patience, pédagogie et diplomatie déployée par ma mère pour qu’il reste quelques brides de cette leçon d’histoire le lendemain matin et pour qu’elle comprenne bien que ses difficultés scolaires ne faisaient pas d’elle une « sous-personne ».
Je les trouvais vraiment courageuses, toutes les deux. Je ne pensais pas un instant ma sœur diminuée de quelque manière que ce soit, ou moins intelligente que les autres. Mais je voyais tout cela de loin. J’avais 5 ans de plus, j’avais toujours réussi en classe sans efforts, je ne comprenais pas vraiment la douleur du mauvais élève. Je passai le bac, quittai la maison pour commencer mes études supérieures, et le reste de ma famille demenagea à 1000 kms de là.
Quatre ans plus tard, les hasards de la vie ramènent la famille à quelques kilomètres du lieu ou je termine mes études. Ma sœur entre en première ES et ma mère s’essouffle. Elle est usée par ces années de combat, et sculpteur ayant réussi le bac parce que c’était la condition que mon grand père avait posé à son mariage, elle décroche dans certaines matières. Elle envisage de confier ma sœur à des professeurs particuliers.
Oui mais voilà. Entre-temps, presque par hasard, j’ai découvert que j’étais prof. L’intégration hasardeuse d’une ENS pour échapper aux écoles de commerce, un stage obligatoire en première année. J’entre, incertaine, dans une classe de BTS. 28 paires d’yeux me regardent, l’air mi-méfiant mi-amusé (j’ai 2 ans de plus qu’eux et je ne fais pas mon age). 3 heures plus tard, je sors….prof. C’est une évidence.
Cette année là, je me prépare donc à passer l’agrégation. Alors je décide de prendre le relais. Quel sens cela aurait-il de me préparer à une vie d’enseignement si je n’en fait pas profité mes plus proches ? Un prof extérieur est recruté pour le soutien en math, je m’occuperai de l’eco, de la philo, et de l’anglais. Je ne sais pas encore que cela va m’occuper trois soirs pas semaine et la moitié du week-end.
Dans cette tâche qui m’attend, je pars avec un gros handicap: je suis prof. C'est-à-dire, ex bon élève, incapable de comprendre que les gens ne comprennent pas. Mais j’ai aussi un gros atout. Depuis deux ans, j’ai enfin chaussé les vans du mauvais élève. J’ai intégré une ENS sans avoir jamais pris un cours de la matière dont je suis soi-disant spécialiste (parce qu’en France en étant bon en maths on peut faire n’importe quoi. N’importe quoi, comme se spécialiser dans une matière dans avoir jamais pris un seul cours de celle-ci). Le choc a été rude. A moi les 4 heures passées hagarde au fond de la classe à ne pas comprendre un mot du charabia que débite le prof. Deux ans en terre étrangère. Et puis l’agreg approchant, je me suis dit que si mon destin était de devenir prof, autant avoir compris quelque chose à la matière que j’allais enseigner. Alors je me suis isolée deux mois à la campagne, avec un livre de terminale, deux trois bouquins élémentaires, deux trois bouquins spécialisés. Je les ai lu deux, trois, parfois quatre fois chacun. Et en septembre, j’étais prête à tomber malade de cette grègue dont on m’avais battu et rebattu les oreilles.
Mais j’étais largement autodidacte. Je n’avais eu aucun complexe à rouvrir, dans une année qui était pour moi l’équivalent de la maîtrise, un bouquin de terminale bien fait pour apprendre les bases qu’on ne m’avait jamais enseigné. Je n’avais eu aucun complexe à repartir des concepts les plus élémentaires d’une science, de leur enchaînement logique le plus basique, pour ne raffiner et ne complexifier ma vision du système social dans lequel nous vivons que bien plus tard.
Et j’allais rapidement découvrir que, pour qu’un enfant dyslexique comprenne un cours, l’élémentaire, les concepts de base, la logique, l’enchaînement, doit être irréprochable, « crystalclear » comme disent les anglais.
Parce que l’enfant dyslexique possède sa propre logique. Je le découvre en la faisant travailler sur ses disserts de philo. Pour un élève normal, le processus thèse-antithèse-synthèse est parfaitement logique. Pour elle, la logique consistait à présenter d’abord la conclusion (dans l’introduction donc), puis à remonter les étapes du raisonnement. Dans d’autres matières, elle fonctionnait par associations d’idées. D’autre fois encore, j’étais incapable de comprendre comment elle procédait. Mais certainement par intuition. Elle parvenait directement à des conclusions et des « lois », dont j’avais mis des années à déchiffrer la signification. J’étais éblouie….éblouie et bien emmerdée. Parce que bien évidemment, le correcteur n’admettrait qu’une seule logique le jour du bac.
Alors je lui dis. Je lui dis que je suis éblouie par ses intuitions, afin qu’elle comprenne que sa logique n’est pas illogique mais autre, que je suis admirative de son intelligence, qu’elle possède une intelligence que d’autres feraient bien de lui envier. Mais je lui dis aussi qu’il va falloir tricher. Que je ne comprend pas comment elle fonctionne, que je ne peux pas vraiment rentrer dans sa logique, mais que je peux au moins essayer d’en déployer plusieurs (et par la suite je passerai des heures à trouver trois manières différentes d’expliquer la même idées), et surtout que je vais lui apprendre à réécrire ses idées dans la logique « standard », celle qui est demandé le jour de l’examen. Mais pour cela, il faut entièrement démonter le raisonnement, jusqu’aux concepts premiers.
Impossible de tricher avec des élèves dyslexiques. Il faut leur donner toutes, toutes les étapes du raisonnement, et avoir plusieurs chemins à disposition, ‘faire appel à leur monde’: utiliser l’enchaînement des concepts, mais également, puisqu’il s’agit de sciences sociales (philo et éco), l’histoire, les magasines, l’actualité, la vie quotidienne, et les erreurs passées des scientifiques (ça leur permet de voir que cette logique reconstituée n’est pas, contrairement à ce qui est enseigné, intuitive. Que ces théories ont été construites au fil des ans, par essais-erreurs, à la force du poignet. Dans la nuit de l’esprit. Dans le brouillard. Comme celui dans lequel il se trouve).
Et puis, il a les problèmes de mémoire. Ce qui rentre par l’oreille du dyslexique ressort instantanément par l’autre. Même quand on le fait rentrer 10 fois (et 10 fois pour un élève de 16 ans, c’est trrrrès pénible). Alors je fiche, je trouve des chemins, je presse, j’ordonne, je sélectionne la moelle, l’essence de ma matière et je lui donne à la petite cuillère au lieu d’utiliser la louche académique. Ca prendra le temps qu’il faut. Et quand je suis démunie, je demande à ma mère de lui faire apprendre. Dyslexique elle aussi, elle est spécialiste des associations d’idées. Je n’y arrive pas, c’est vraiment une logique étrangère à la mienne.
Et surtout, je la fais écrire. 10 fois l’introduction. 10 fois le même paragraphe. Pour lui montrer comment démonter son raisonnement et le remonter selon les canons en vigueur. Ou pour que sa propre logique soit aiguisée et claire jusqu'à devenir crédible aux yeux du correcteur. Je lui apprends qu’il vaut mieux ne pas terminer sa copie que de ne pas avoir le temps de se relire. Car se relire fait évidemment horreur aux élèves dyslexiques, dont les phrases n’ont parfois aucun sens à leurs yeux d’être une pâle imitation d’une logique qu’il ne comprennent pas, et qui sont en sus bourrées de fautes d’orthographe. Sauf que les fautes d’orthographe, en anglais, allemand, ou espagnol, deviennent des fautes bien plus coûteuses. Alors je lui fait faire des pages et des pages de rédaction en anglais. Et je l’oblige à se relire, avec en tête trois grosses fautes à corriger (genre le s à la troisième personne du singulier). Pour que ça devienne des automatismes. Elle se relit avec moi, et elle se relit jusqu’à ce que ces trois fautes là soient éliminées. Et on passe à la suite.
Ca se termine parfois en crise de nerf. Mais elle me fait confiance. Elle me voit réfléchir en même temps qu’elle, démonter les phrases en même temps qu’elle. Elle me voit prendre un chemin, puis en chercher un autre, puis en chercher encore un autre. Elle me voit aux prises avec la connaissance, et elle comprend que la science n’est infuse pour personne.
La Première, puis la Terminale.
La tête dans le labour, toujours. Au bac blanc, on dépasse les 11 de moyenne. Succès incroyable dans ce lycée parisien réputé de bon niveau. Elle demande un tiers temps pour le bac, qu’on lui refuse. Elle n’a pas un « vrai » handicap ( !!!!). Elle est au rattrapage….et rate le bac.
Elle le prend avec philosophie. Entre temps ma mère a œuvré pour lui permettre de « se trouver », pour l’aider à se dévoiler ce qu’elle aime, ce qu’elle voudra faire tous les jours de sa vie professionnelle. Elle s’oriente vers la déco, et trouve une école qui la prend sans le bac. Car pas question pour elle de le repasser si elle le rate. Elle intègre cette école, et dès lors, s’épanouie complètement. Son corps, son visage est plus ouvert, plus serein. Elle a trouvé sa voie, elle a cessé d’être « celle qui travaille quatre fois plus que les autres pour un résultat moyen ». Elle est libérée au sens propre du terme.
Pour moi, en revanche, c’est un camouflet terrible. Un échec personnel. Parce qu’entre-temps, j’ai eu l’agreg. Major. J’ai été payé pendant un an pour préparer ce concours, je n’ai donc pas d’autre mérite particulier que celui d’avoir travaillé dur….et d’avoir fait face à mon ignorance sans complexes. Et cela, c’est largement grâce à elle. Grâce à elle que j’ai consacré les deux premiers mois de la préparation à lire des livres de lycée au lieu de me plonger dans des raffinements infinis. Sans me sentir diminuée en une quelconque façon. Grâce à elle que les bases étaient si solide que j’ai pu construire si haut dessus. Grâce à elle que j’avais cette multitude de perspectives sur ma matière, notamment cette vision historique qui deviendra ma spécialité par la suite (en thèse). Et j’avais été incapable de lui rendre la pareille. A quoi cela servait-il de voir ses soi-disant aptitudes à l’enseignement sanctionné par une première place si cela ne me permettait même pas de la hisser jusqu’au bac (contrairement à certaines idées recues, l’agreg n’est pas un concours complètement idiot qui sanctionne des connaissances. Pas dans ma matière en tout cas. Le jury note, à l’oral, une réelle aptitude à transmettre du savoir. Les résultats sont proclamés publiquement, et si vous allez discuter avec le jury ensuite, ils vous sortent les fiches détaillées de vos oraux, se souviennent précisément de votre exposé, de vos faiblesses et atout, de votre clarté, de votre attitude générale, ect.). Jeune prof et déjà en échec.
Et puis j’ai étouffé mon amertume. J’ai enseigné à des « grands », ceux qui à leur tour préparaient l’agreg.. J’ai acquis la certitude d’être un prof honorable, parce que je n’ai oublié cette période où je ne savais rien de la discipline que j’enseigne. Il y a quelques années à peine, il a fallu commencé par le commencement. Et je n’ai pas honte de conseiller à mes agrégatifs d’aller ouvrir un bouquin de lycée, de passer quelques mois sur les bases, pas plus que je n’ai honte de leur dire que « non, je ne sais pas. Mais je sais ou chercher. On en reparle demain.»
Il y a quelques jours, j’ai lu cette phrase dans l’Elegance du Herisson (Muriel Barbery) :
«Ceux qui savent faire font, ceux qui ne savent pas enseignent, ceux qui ne savent pas enseigner enseignent aux enseignants et ceux qui ne savent pas enseigner aux enseignants font de la politique. »
J’ai souri. C’est vrai pour certains. Faut pour pleins d’autres, méritants, et excellent formateurs que j’ai rencontré ces dernières années. Ce n’est pas tout à fait vrai pour moi, je crois.
Et puis elle m’a demandé d’en parler. Du prof face à la dyslexie. Elle voulait faire une série sur son blog. Avec le témoignage d’une maman, la notre (il est ici), d’une orthophoniste, une amie (là), d’un prof, sa sœur, et d’elle-même (à venir). Alors en y repensant, je me suis aperçue qu’aujourd’hui elle aime écrire, et qu’elle écrit bien, comme en témoigne son blog. Et quelque part j’ai l’espoir que toutes ces heures passées à raturer n’aient pas été vaines……
Par ce que cette maladie touche des milliers (dizaines de milliers ? centaines de milliers ?) d’élèves en France.
Parce que l’éducation nationale ne fait rien contre ce fléau.
Parce que les dégâts vont bien au delà du carnet de note : tous ces enfants traînent leur mal être au fond des salles de classe, persuadés qu’ils sont des « nuls » ou des « débiles » ; pendant l’enfance et l’adolescence, les performances scolaires sont le principal, et souvent le seul, mode d’évaluation de ces enfants. S’ils sont « nuls » en classe, alors ils sont « nuls » tout court.
Parce que cette souffrance « casse » irrémédiablement ces enfants.
Parce que les profs, souvent anciens bon élèves, sont totalement démunis face à leurs difficultés.
Il faut en parler.
15 janvier 2008
Un second accouchement
Février 2004 : J’entend son nom pour la première fois. J’étais en DEA. C’est mon directeur de thèse qui m’a conseillé de lire un de ses bouquins pour mon mémoire. Je me souviens, j’ai du noter son nom sur un bout de papier.
J’ai été à la bibliothèque. J’ai appris que sa femme avait reçu le prix Nobel de la paix. Un couple de prix Nobel, ça alors. J’ai trouvé une biographie de sa femme, par sa fille. C’est la première chose que j’ai lu sur lui. Lui en filigrane, au travers de sa femme. Depuis, j’ai lu les biographies écrites par ses deux autres enfants.
J’ai lu le livre conseillé par mon directeur de thèse. Son premier livre. Il avait 31 ans. Puis son best seller, celui des années 40. Puis son second livre important, années 60. Beaucoup de changements dans sa pensée. Il avait découpé lui même sa vie en 3 périodes, et on avait coutume de l’étudier comme trois chercheurs différents. Mais je n’y croyais pas, on ne se renie jamais complètement. Il y a des ruptures et des fils, des liens, dans une vie, ca faisait partie de ma thèse. Et justement parce que savait que l’année suivante, j’allais poursuivre en thèse, j’ai décidé qu’il ferait l’objet de mon premier chapitre. En juin j’ai soutenu mon mémoire de DEA sur lui.
En septembre, j’ai essayé d’écrire mon premier papier en anglais à partir de ce mémoire. C’était mauvais, très mauvais, presque illisible, mais ça je ne l’ai su que bien des versions plus tard. Mon directeur de thèse ne m’a pas laissé d’illusions, mais m’a encouragé.
Après ma seconde version, j’ai décidé qu’il ne pouvait pas y avoir de demi mesure. Si je voulais montrer la continuité et les ruptures de la vie et de la science d’un homme, montrer les influences réciproques entre la vie et science, justement, il me fallait étudier toute sa vie. Même la période ou il n’écrivait qu’en suédois. Alors j’ai appris le suédois. Et en février de l’année suivante, je suis partie à Stockholm, dix jours, visiter ses archives.
Il faisait – 20°. Je dormais sur une péniche rouge, dans un dortoir. Le matin je prenais deux bananes et un lait fraise dans un café internet, je n’avais pas de quoi me payer autre chose, la nourriture est très chère la bas. Le soir en sortant, j’allais prendre en chocolat chaud et une part de tarte au pomme à la maison du peuple. J’avais bien fait de prendre mes après skis. Je me promenais les pieds dans la neige, la tête dans sa vie. Il y avait la détresse aussi. Celle de bosser 8 heures par jour, soit dans une langue non maitrisée, soit sur un support non maîtrisé (putain de microfilms). Et la contemplation du bleu de Klein, si bien mis en valeur au musée d’art moderne. Et l’emerveillement devant la carcasse du Wasa.
Et puis je suis rentrée, j’ai passé l’été les mains dans le cambouis, à traduire des pages et des pages de suédois (et d’allemand aussi, tant qu’on y est). A les traduire en anglais, sinon c’est pas drole. Et j’ai refait 2 ou 3 versions.
Et puis j’en ai eu marre, j’ai laissé reposer. Je ne le supportais plus. J’ai commencé à travaillé sur un autre économiste. J’ai refais une version en mars, et cette fois mon directeur de thèse a jugé que c’était suffisamment bon pour être présenté en colloque. Mon premier colloque international, à Porto, c’était encore avec lui. Mon premier PowerPoint, ma première trouille devant le référé, mon premier trac oublié après deux minutes, la passion.
Mais j’avais cru trop vite que c’était gagné. L’oral était brillant, mais l’écrit toujours assez obscur. Découragement. Je veux tout arrêter. Le directeur de thèse m’engueule. La lâcheté, c’est de rester au pied du mur sans avoir essayer de l’escalader. Il m’ordonne de mettre de coté l’article, et tout l’été je ne travaille que sur un squelette. Etre capable de dire en une phrase ce qu’il y a dans chaque partie, chaque sous partie. Jusqu’à la clarté. Puis encore une ou deux versions.
Premiers commentaires de chercheurs étrangers. Le contenu y est, mais il faut resserré la narration. Quand je l’ai repris en janvier dernier, je savais exactement quoi faire. Je l’ai réécrit, et je l’ai enfin soumis. J’étais déjà enceinte.
J’ai attendu six mois, et alors que j’avais passé les è mois et demi, j’ai reçu la réponse. Bien mais un peu long.
Ultime révision. Je compte, j’ai trois semaines avant l’accouchement. Je veux avoir fini. Je veux accoucher de ça aussi. Ca fait trois ans et demi que je le porte. Je reprend chaque phrase, chaque mot, et je supprime le redondant. Qu’il n’y ait une fois chaque idée, de la manière la plus claire et la plus concise possible. Une narration nerveuse. Et alors que je n’ai plus que l’anglais à améliorer, j’accouche. En avance.
De retour de la maternité, je me dis que si ca n’est pas maintenant, ce ne sera pas avant des mois. J’ai de la chance, j’ai de longues périodes de solitude, une main sur le tire lait, à occuper. Alors je corrige, je m’évade quelques instants par jour de la joie, des pleurs, de l’émotion, des couches, de la contemplation de ce petit visage tout fripé. Les brumes de fatigues ne se déchirent pas totalement, et c’est un peu dans le brouillard que j’achève le texte. J’ai coupé d’un tiers. J’ai peur d’avoir sur-corrigé, que la fatigue ait détruit la fluidité, que ca ne soit trop haché. Trois semaines après l’accouchement je le renvoie quand même.
Décembre 2007 :
Dear Mrs Mowglinomade,
Both of the referees are now in favor of publication. As such, I am very pleased to be able to accept the paper for publication in our journal.....
28 septembre 2007
I did it
-M'empecher de croire jusqu'à que j'ai passé le porche de l'université que j'y serai.
-M'empêcher de passer en revue la liste des participants en préparant mon speech. Un prix Nobel, un économiste qui a bien connu celui dont je fais l'histoire, pleins de "big guns" de ma spécialité. m'empêcher de me souvenir que je suis la seule non anglophone, qu'il n'y a qu'une autre femme, que je serais la plus jeune, et que par dessus le marché je suis enceinte de sept mois. Me souvenir des mots de mots directeur de thèse: "le secret c'est l'humilité". Presentez vos travaux avec humilité. On n'attendra pas de vous que vous ayez la maturité d'un chercheur de 60 ans, mais simplement que vous ayez des choses à dire. faire abstraction de toutes les questions qu'on pourra me poser. essayer le rendre le plus clairement possible le fond de ma pensée.
-passer les 8 heures de vol a repeter le speech- ecouter le bébé bouger-repeter le speech-ecouter le bébé bouger. C'est un long voyage pour un petit bébé, et peu à peu, le stress tombe, parce que cette petite présence me donne du recul. Le speech est toujours trop long, je reduis peu a peu mais pas assez. tant pis, on verra demain.
-arriver à l'université. filer au restau, se mettre un peu dans le bain. Essayer de dormir quelques heures au moins.
-se lever a 6 heures (vive le jet lag), avec la motivation mais pas le stress. beaucoup moins de stress qu'à la dernière présentation en juin, devant un auditoire moins impressionnant. Est-ce la présence rassurante du bébé? l'inconscience? L'humilité qui fait son chemin? le fait d'avoir entrevu la gentillesse de ces grands chercheurs. J'ai la certitude que je ne serai pas humiliée, même si je suis sevèrement contredite. La certitude que si j'ai ouvert les mauvaises portes, je ne repartirai pas d'ici sans les clé pour les bonnes. Qu'on va m'ecouter. Parce que sinon on ne m'aurais pas invité. Je parle en premier, juste après la "roundtable" introductrice.
-11 h. Se lancer. Une demi heure de speech. un petit peu long, mais pas facile de ne pas perdre son souffle avec un poids de 10 kilos sur le ventre. Un auditoire extremment attentif de bout en bout, bien plus qu'a toutes les conférences précédentes. Quelques questions, mais qui ne me permettent pas de juger de la reception de mon exposé. Compliments des autres "jeunes", mais ca ne veut pas dire grands chose. On se sert les coudes dans la profession. Difficile de s'évaluer sur le moment. Une seule certitude: je ne sais pas si j'étais au niveau, mais c'est déjà une victoire personnelle. J'ai été plus claire que dans mes présentations précédentes.
-glaner des commentaires ici et là pendant les deux jours qui vont suivre. Souvent positifs, m'incitant à continuer. Admirer. Les "grands" de la discipline, qui ne sont pas grands pour rien, et certains jeunes d'autres sciences sociales. Mélange de précision conceptuelle, de finesse et de sens historique, d'honneteté intellectuelle. l'histoire qu'ils écrivent est à la foi claire et complexe, jamais caricaturale, melant les éléments biographiques, sientifiques et techniques, avec le zeitgeist de l'époque, le coté marketing de la recherche (il faut bien financer la recherche), l'impact des transformations historiques (guerre froid, ect). Si jeunes et déjà si fins. Je mesure le respect mutuel entre les participants. Les desaccords sont parfois extremment fort, mais exprimés avec respect pour l'aure parti.
-partir, pleine de nourriture intellectuelle pour l'année à venir. Sachant que rien n'est gagné, qu'il y a des toujours des modèles a suivre, que reste un gouffre entre eux et moi, pour l'instant, celui de la publication, que tous ces contacts ne resolvent en rien ma situation personnelle incompatible avec une vie de chercheur, du moins étant donné le fonctionnement actuel des facs françaises.
-m'effondrer à l'aéroport, dimanche, en attendant l'avion. Parce que le contraste entre ces deux jours et la rentrée dans un lycée loin de chez moi, sur un poste de remplacante, des matières que je n'ai pas choisi, est trop grand.
-me relever. me dire que j'ai un an devant moi pour apprendre à apprivoiser le petit monstre et terminer ma thèse. Après, après on verra.
-me remettre à la tâche, sans tarder. Enfin, essayer.








